Le 30 juin dernier, j’intervenais sur une table ronde organisée par Infogreen Luxembourg chez CERATIZIT à Mamer, sur le thème des achats et de l’économie circulaire. Une matinée riche, avec des témoignages concrets d’un industriel, d’un fournisseur engagé, d’un organisme d’accompagnement. Et une salle attentive, curieuse, parfois un peu déstabilisée.
Ce que j’en retiens ? Que le sujet est mûr. Que les acteurs bougent. Economie circulaire et achat font bon ménage. Et qu’il reste un angle mort majeur, rarement nommé clairement.
Ce qu'on croit et ce qui est vrai
L’achat circulaire fait peur. Il évoque des certifications complexes, des fournisseurs introuvables, des surcoûts impossibles à justifier en interne. On imagine qu’il faut une politique RSE aboutie, un département dédié, un budget supplémentaire.
La réalité est différente. Un achat circulaire est un achat presque comme les autres. Il se prépare dans le cahier des charges, dans le dialogue avec ses collègues et ses fournisseurs, dans les critères posés avant de signer un contrat. Ce n’est pas une case à cocher en fin de processus. C’est une décision prise en amont — là où tout se joue encore.
Tout commence dans le cahier des charges
C’est le document le plus sous-estimé de la fonction achats. Et pourtant, c’est là que se décide la matière, la réparabilité, la durée de vie, la fin de vie d’un produit ou d’un service.
Chaque cahier des charges est un signal envoyé au marché. Si vous n’y posez aucun critère de circularité, vous dites implicitement à vos fournisseurs que ça ne compte pas. Et ils vous répondront en conséquence, avec l’offre la moins chère, pas la plus durable.
Ce signal, quand il est posé clairement, change les comportements. Un fournisseur industriel présent ce matin-là le confirmait : dès que les critères sont explicites et pondérés, les équipes commerciales s’adaptent. Pas par conviction, parfois. Par intérêt. Ce qui compte, c’est que ça fonctionne.
Mais le vrai problème, c'est la pondération
C’est l’angle mort que j’ai voulu nommer clairement lors de cette table ronde.
On peut rédiger un cahier des charges exemplaire, intégrer des critères de durabilité, de contenu recyclé, de réparabilité. Si ces critères ne pèsent que 5% de la note finale — et c’est souvent le cas — le signal est annulé. Le prix reprend sa place dominante, et tout le reste devient cosmétique.
5% sur le développement durable dans un appel d’offres, ce n’est pas un engagement. C’est une concession. Les fournisseurs le savent. Les acheteurs aussi, au fond.
Tant que la pondération ne reflète pas les priorités réelles de l’entreprise, les achats circulaires resteront une intention. Pas une pratique.
Ce qu'on peut vraiment obtenir et à quelle condition
La table ronde a permis de le dire clairement : les résultats sont réels, documentés, accessibles. Mais ils ont tous un prérequis.
Réduction des déchets contractualisée — à condition de poser les critères dès le cahier des charges, pas en fin de négociation.
Réduction de l’empreinte carbone du scope 3 — à condition d’intégrer des critères matières et transport dans les appels d’offres, avant de consulter.
Réduction des risques réglementaires (EUDR, Green Claims) — à condition d’exiger les preuves d’origine dans les conditions contractuelles, pas dans un email après livraison.
Une économie circulaire dans les actes, pas dans les rapports — à condition de s’adosser à des référentiels précis : PCDS, EU Ecolabel, EcoVadis.
Et enfin : passer de centre de coût à levier stratégique aux yeux de la direction — à condition d’engager une évolution réelle du rôle des achats dans l’entreprise. Ce dernier point est le plus long à obtenir. Et probablement le plus structurant.
Ce que la matinée a confirmé
Un témoignage m’a particulièrement marquée. Un site industriel luxembourgeois a indiqué que 90% de sa matière première provient désormais de la circularité collecte de pièces en fin de vie, revalorisation, circuits courts. Ce n’est pas une startup de l’économie verte. C’est une entreprise industrielle de taille significative, ancrée dans son territoire.
La transition est possible. Elle est déjà en marche, ici, au Luxembourg.
Ce qui manque encore, c’est la généralisation. Et elle passera par les achats pas par les discours.
L’achat circulaire n’est pas une utopie réservée aux grandes entreprises avec des équipes RSE étoffées. C’est une décision. Prise dans un cahier des charges. Par un acheteur qui a décidé que le prix ne serait plus le seul critère.
C’est à cette hauteur-là que tout commence.
Sandrine Grumberg est consultante et formatrice en achats durables et économie circulaire, fondatrice de Demain Autrement. Elle accompagne entreprises et institutions au Luxembourg et en Grande Région.