Acheter est plus politique qu’il n’y parait

Interview publiée dans Décision achats, par Lucie Brasseur - Décembre 2026

Fondatrice de Demain Autrement, et précédemment de Viasourcing, Sandrine Grumberg travaille depuis 20 ans pour des achats durables. Ancienne acheteuse en multinationale, elle a vécu la mondialisation de l’intérieur avant de consacrer sa carrière à réconcilier achats, environnement et responsabilité sociale. Rencontre avec une pionnière qui appelle les acheteurs à « tenir bon ».

Sandrine Grumberg n’a pas attendu que les achats durables deviennent un sujet à la mode. Fin des années 1980, elle commence sa carrière comme acheteuse dans des multinationales. Elle y passe une quinzaine d’années et assiste en première ligne à la mondialisation des chaînes d’approvisionnement. « On découvrait que c’était moins cher d’acheter en Pologne, puis au Portugal, puis en Corée, et puis on a découvert la Chine. Et petit à petit, les usines fermaient les unes après les autres », se souvient-elle.

Le déclic survient en 2006, lors de la fermeture d’une usine pour laquelle elle travaillait. Une fermeture pour raison économique, alors même que l’usine se portait bien. « Là, j’ai laissé tomber », confie-t-elle. Elle crée alors son premier cabinet de conseil, Viasourcing, avec l’idée de muscler l’approche des PME face aux exigences croissantes des grandes entreprises. Mais très vite, elle bifurque vers un sujet qui ne la quitte plus : les achats durables. Pendant plus de vingt ans, elle accompagne aussi bien la grande distribution que des structures industrielle ou de services comme l’Afnor dans leur transition.

Ressources et décarbonation : les deux grands rendez-vous de 2026

Interrogée sur les enjeux qui attendent les acheteurs en 2026, Sandrine Grumberg identifie deux priorités majeures.

La première : la gestion des ressources. « Les tensions géopolitiques s’invitent dans les achats alors que ça fait 30 ans qu’on n’en parlait plus », souligne-t-elle. Raréfaction des matières premières, crises climatiques, risques nouveaux sur les chaînes d’approvisionnement : les acheteurs doivent désormais considérer les ressources comme « quelque chose d’hyper précieux » et adopter des réflexes d’économie circulaire.

Deuxième rendez-vous : la décarbonation. « Qu’est-ce qui est vraiment fait aujourd’hui dans les stratégies d’achats pour que les fournisseurs puissent commencer à bouger de leur côté ? C’est quoi leur propre stratégie ? Comment on pose les bonnes questions ? », interroge Sandrine Grumberg. Pour elle, les acheteurs ont un « devoir d’influence » auprès de leur chaîne d’approvisionnement.

« C’est très politique, les achats »

Aujourd’hui à la tête de Demain Autrement, une société qui accompagne entreprises et acheteurs de l’est de la France et du Luxembourg dans leur transition vers des achats responsables, Sandrine Grumberg continue de prêcher sa conviction : acheter, c’est un acte politique. « Quand on décide d’investir son argent vers ces fournisseurs, plutôt que ceux-là, on dessine une société », affirme-t-elle. « Pendant 20 ans, on a dessiné une société complètement désindustrialisée en Europe ; aujourd’hui, on a les moyens de pouvoir faire le contraire. »

Son conseil aux acheteurs qui se sentent isolés dans leur démarche ? « Tenez bon. Il n’y a aucune bataille perdue d’avance. Chaque entreprise a son rôle à jouer dans la résilience de nos sociétés. Si vous avez des envies, des sujets qui vous tiennent à cœur, ne les lâchez pas. » Et surtout : « Levez le nez du simple prix pour vous intéresser au coût global. »

Pour les PME qui s’interrogent sur leur impact, elle recommande de commencer par un bilan carbone. « Faites un vrai un bilan carbone, mesurez l’impact carbone complet de vos activités. » Puis « réfléchissez au sens de vos dépenses, à la cohérence entre vos engagements et vos pratiques d’achat. Ce n’est pas très compliqué, et ce n’est pas très cher », assure-t-elle.